Les Manuscrits

I La bibliothèque de Si Hammouda

II Traçabilité de quelques manuscrits

III Le Qamus au musée du Louvre

I La bibliothèque de Si Hammouda

enluminure2A l’aube de la prise de Constantine par les troupes françaises en 1837, la famille El Fegoun possédait une bibliothèque dont la première étude connue de nos jours, le rapport du Baron de Slane de juillet 1845, relatait pas moins de 2500 ouvrages dans un parfait état de conservation. Depuis, cette bibliothèque n’existe plus et plusieurs hypothèses ont été évoquées pour expliquer sa disparition.

Il est aujourd’hui établi par les historiens que la plupart des manuscrits qui se trouvaient dans les mosquées de Constantine ont été livrés au pillage ou à la destruction au lendemain de la bataille. Le rapport de Slane précise d’ailleurs qu’un grand nombre d’ouvrages de la bibliothèque d’Alger proviennent des mosquées de Constantine. On peut raisonnablement penser que la mosquée Djammaa el Kebir, gérée par le dernier des Cheikh el Islam, M’Hamed El Fegoun, faisait partie des sites pillés. Cependant, on peut affirmer que la bibliothèque dite « bibliothèque Si Hammouda » fut épargnée par le saccage.

En 1842, Si Hammouda fut arrêté par le Général Négrier pour trahison envers la France, plus exactement pour détournement de fonds publics et trafic d’armes (cf. Revue de Paris, tome 12, Felix Mornand). Exilé en France pour échapper à une condamnation à mort certaine, on peut également supposer que ses manuscrits, du moins les plus précieux, furent dès lors dispersés à partir de cette date. item4Monsieur Edmond Fagnan, historien de renom, fait remarquer dans "La revue africaine" qu’en 1886, des saisies furent opérées pour « rembourser un certain nombre de créanciers » dont l’Etat français. Il précise qu’en 1892, un créancier qui détenait une partie de ces manuscrits vendit ce trésor inestimable « au poids ».

Au cours de cette étude, il a été possible de retrouver la trace de deux manuscrits identifiés formellement comme ayant appartenus à Si Hammouda. Ils se trouvent aujourd’hui à la Bibliothèque Nationale de France. Un troisième manuscrit, Al Qamus, véritable oeuvre d’art qu’il a été possible de photographier, est exposé au musée du Louvre. Après analyse, il est avéré qu’il provient bien de la bibliothèque de Si Hammouda El Fegoun. De cette sublime bibliothèque, il ne reste aujourd’hui au sein de la famille El Fegoun que 12 manuscrits dont l’identification est en cours par le département des manuscrits de l’université des sciences islamiques Emir Abdelkader à Constantine. Certains ont pour auteur Abdelkrim El Fegoun (2e du nom) ou M’Hamed El Fegoun son fils.

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Pages du manuscrit des Nawazil de M'hamed El Fekkoun, fin du 17e siècle

 

II Traçabilité de quelques manuscritsitem5

Le premier recensement des manuscrits de Constantine est réalisé par le Baron de Slane entre 1883 et 1895. Ce dernier reporte dans un catalogue le descriptif de chaque ouvrage avec une référence précise. Ce catalogue est intitulé "Catalogue des manuscrits arabes" et la liste des manuscrits figure au chapitre "fond arabe". Géré autrefois par la Bibliothèque Nationale de Paris, il est aujourd'hui conservé et mis à jour par la Bibliothèque Nationale de France (BNF). Il est donc aisé de nos jours de pouvoir remonter aux origines d'un manuscrit pour peu qu'il ait été décrit avec précision et enregistré sous une référence dans ce catalogue. Ainsi, nous pouvons citer l'exemple de deux ouvrages ayant appartenu à la bibliothèque El Fegoun dont on retrouve la trace à la BNF. L' hypothèses la plus probable quant à leur existence dans de telles bibliothèques est, comme relaté ci-dessus, que de nombreuses oeuvres d'art dont de précieux manuscrits, ont été confisqués par l'Etat français au titre de "l'impôt" ou de trésors de guerre. Certes, un certain nombre de ces objets furent dispersés et sans doute "acquis à bon prix" par des collectionneurs mais l'on ne dispose que de très peu d'informations pour étayer cette piste.

Dans son livre intitulé "Tabakate malakite" Edmond Fagnant étudie le manuscrit "Tawchih edibaj oua hilayat el (biographie de juristes)" de Badredine Mohamed ben Omar al Missri. Il prend soin de préciser que cet ouvrage est issue de la bibliothèque El Fegoun et mentionne les n° de référence au catalogue de Slane. Pour finir, il affirme que ce manuscrit se trouve à la Bibliothèque Nationale de France. Si nous consultons donc ce catalogue aux références telles qu'indiquées, nous retrouvons bien la description du livre correspondant.

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Dans sa traduction du manuscrit "Chroniques des Almohades et des Hafcides" de Zerkechi, Edmond Fagnan précise dans son introduction que le livre imprimé dont il s'est servi pour sa traduction est lui même publié sur la base de trois manuscrits dont il cite les références. On y découvre à la référence notée "B" qu'une des copies n'est autre que celle issue de la propriété de M'Hamed El Fegoun, dernier de la lignée des Cheikh el Islam, et où y est inscrit une annotation de sa main. Fagnan avec la rigueur qui le caractérise, donne la référence au catalogue de Slane. Tout comme pour le premier cas, nous pouvons facilement recouper les informations de Fagnan avec celles enregistrées dans le dit catalogue de la BNF.

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A l'inverse, il n'est parfois pas possible de retrouver une quelconque trace de manuscrits de la bibliothèque des El Fegoun malgré le fait qu'ils aient pu être cités dans la Littérature. C'est le cas de ces deux ouvrages dont nous livrons quelques extraits à leur propos.

Le premier livre est une rare copie manuscrite du célèbre voyage d' Ibn Bathouta. Une traduction en portuguais précise que cette copie faisait partie de la bibliothèque El Fegoun.

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Le second livre est un manuscrit intitulé "Tekmilet ed dibadje" d’Ahmed Baba, le tombouctien. Dans son essai sur la litterature arabe au Soudan , A. Cherbonneau précise que l'une des copie provient de la bibliothèque de Hamouda El Fegoun.

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III Le Qamus au musée du Louvre

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Al Qamus el Muhit de Abu Tahir Ibn Ibrahim Majdeddin Al Fairuzabadi (1329–1414) est une compilation des trois plus prestigieux dictionnaires ayant cours au 14e siècle. Il comportait pas moins de 60 000 mots, un record pour l'époque, quand on sait que le dictionnaire faisant office de référence, celui de Ibn Manthour, "Lissân al Arab", en contenait 20000. Devant la popularité grandissante de ce livre auprès des étudiants en particulier, de nombreuses copies ont été produites. Parmi elles, il en est une dont l'enluminure n'a d'égal que son prestige. Il s'agit du manuscrit exposé au Musée du Louvre, dans l'aile consacrée aux Arts de l'Islam (cf photo ci-dessous, 1er livre ouvert en partant de la gauche).

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Cet ouvrage provient de la bibliothèque El Fegoun. Il aurait été offert par Hammouda à l’empereur Napoléon III lors de sa visite à Constantine le 27 mai 1865. Le mansucrit s'est ensuite retrouvé entre les mains d’un antiquaire du nom de Schutz qui l’aurait acquis en 1888. Finalement, le musée des arts décoratifs en fait l'acquisition. Sans doute un don. A l’occasion de la création de l’aile des Arts de l'Islam au musée du Louvre, le manuscrit y est transféré.

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qamus4Sur l'une des premières pages du manuscrit, on peut lire deux annotations de nature très différente quant à la forme et au contenu.

D'une main sûre et d'une écriture stylée, sans doute celle du signataire, à savoir Hammouda El Fegoun, il est fait mention du propriétaire du manuscrit. Il est écrit : "Louanges à Dieu et à ceux près de lui, Dieu le bienfaisant des choses ...... Hammouda ben Mohamed ben Abdelkrim dont honneur est fait de se voir posséder une copie ... (?) du Qamus al Muhit et ainsi ... (?)nnée 1259h (1843 ndlr)".

La deuxième annotation, entrecoupée du sceau de l'administration française de l'époque, présente quant à elle une écriture sans style, entâchée de râtures, d'une omission, et non des moindres car il s'agit du nom patronymique de Hammouda, et de surcroit corrigée maladroitement. Il est question d'une reconnaissance de l'Empereur Louis Napoléon envers Hammouda. Il est fort probable que ce texte n'ait pas été rédigé de la main du propriétaire du manuscrit mais qu'il ait été écrit par une tierce personne, sans doute une de celles rattachées au service de l'occupant, d'où le sceau. On peut y lire : "Louanges à Dieu, Créateur du plus parfait des Mondes. Monsieur Hammouda fils du juriconsulte, du noble, du légataire, de l'honorable, du défunt, paix à son âme, le justiciable devant Dieu, le Sieur Mohamed Cheikh el Beled el Fekkoun, que Dieu perpétue son souvenir (?). Louanges à Dieu. Après s'être rendu dans le royaume de la personne évoquée précédement, Sa Majesté, notre Maitre, Louis Napoléon Empereur du royaume de France a honoré, salué et accueilli avec une aimable courtoisie son auteur (l'auteur du Qamus sans doute mais à tord ndlr) Hammouda Ben Mohamed Cheikh el Beled. Qu'il demeure sous la protection de la justice de Dieu. Amen".

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