Aux origines

La tribu des Tamim à l'aube de l'Islam

Sous l'empire Ottoman

L'affrontement des clans

Le Cheikh el Islam

La tribu des Tamim à l'aube de l'Islam

Habitant de Constantine mais Tamimi d'origine. Ainsi se plaisait à le rappeler Abdelkrim El Fegoun à qui voulait l'entendre. A la lecture de ce qui suit, on comprend aisément pourquoi le saint homme tenait à marquer un point d'honneur à ses racines. Les Tamim constituaient l'une des plus grandes tribus du monde arabe. Ils sont apparus au 1er siècle ap. J.C. Leur ancêtre Ibn Mour, aurait rencontré un disciple de Jésus Christ. Certains considèrent que de par leur ancêtre, ils sont les descendants de Aadna et des prophètes Ismaïl et Ibrahim. Avant l'avènement de l'Islam, l'origine des Tamim remonte aux Moudhar, ceux-là même dont descendent également les Koraïch. Originaire du Nejd, les Tamim se sont ensuite dispersés dans la plupart des pays voisins dont l'Irak central et méridional (Bassorah et Diyala), les provinces iranienne du Khouzestan et du Khorassan, la Syrie, l'Egypte. D'autres se sont installés en Afrique septentrionale, en Libye et en Tunisie essentiellement. Ces familles sont sans doute celles qui ont accompagné Oukba Ibn Nafaa dans ses premières expéditions en Ifriqya. Il y a également lieu de penser que les Ouled El Fegoun faisaient partis de ces pionniers. La tribu des Tamim occupait au 6e siècle la partie orientale de la péninsule arabique avant de s'étendre dans d'autres contrées dans le dessein d'y répandre l'Islam. Les tamim sont entrés en contact avec le prophète Mohamed, que la prière et la paix d'Allah soient sur lui, en l'an 8 de l'hégire mais ils ne se convertirent pas aussitôt à l'Islam.

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Un hadith de Sahih Al Boukhari évoque les saintes paroles du prophète Mohamed, que la prière et la paix d'Allah soient sur lui, lorsqu'il déclara à propos de la guerre à laquelle se livreront les Tamim pour combattre l'anté-Christ lorsque la fin du Monde arrivera : " J'aime les gens de Tamim depuis que j'ai pris connaissance de trois choses par la voix d'un messager de Dieu : Ils seront les plus forts pour combattre le Djallal". Ce sont les premiers à avoir rejeté l'autorité du Calife Abu Bakr, au moment de la grande apostasie (Ridda)4. Ils se sont convertis un peu plus tard à l'islam et ont constitué un élément important au sein des armées musulmanes. Ils ont participé à la révolution des Abbassides après avoir soutenu les Kharijites. Le fondateur de la dynastie des Aghlabides en Ifriqiya (Tunisie), appartient aux Tamim du Khorasan. Quant aux Tamim qui sont restés en Arabie, ils se sont alliés avec Mohamed ibn Abd al-Wahhab, lui même issu de la tribu et qui est le fondateur du courant salafiste, appelé wahhabiste. Concernant les ouled El fegoun, nous ne serions en l'état actuel de nos connaissance remonter au-delà du 13e siècle pour situer leur présence en Afrique. Les écrits parlent de Abou Ali El Hacène ibn Ali El fegoun dont le décès est situé en 1205 ap. J.C., et de sa Quassida qui narre son voyage à Marrakech. Cette origine est corroborée avec le témoignage de Hamouda El Fegoun, fils ainé du dernier Cheikh El Islam, qui se confiant à un historien français, affirmait que sa famille était présente à Constantine depuis sept siècles.

Sous l'empire Ottoman

A la fin du 15e siècle, Constantine était encore sous l'influence des Hafsides établis à Tunis et dont la province était gouvernée par le Sultan Moulaï Mohamed. En réalité, Constantine disposait depuis peu d'une relative autonomie de par sa tendance prépondérante à refuser toute forme d'autorité, à plus forte raison lorsque celle ci s'exerçait de manière injuste et abusive. A défaut d'être en mesure de contrôler la ville, la dynastie Hafside en vint à se désengager progressivement. Livrée à elle-même, Constantine fut en proie au désordre et aux attaques des tribus voisines. Cette désaffection eut pour conséquence, selon un acte notarié de 1528 relatant cette époque, l'abandon de nombreuses terres cultivables et le Hamma, vaste jardin d'Eden, retomba en friche au point d'offrir un terrain propice au brigandage et d'abriter des lions.

Hormis le bastion du Péñon, rocher faisant face à la capitale et défendu par Martin de Vergas, et dont la prise par l'armée ottomane ne sera effective qu'en 1529, les Turcs sous les ordres de Kheir Eddine se rendent définitivement maître d'Alger en 1520. Ils étendent alors leur domination jusqu'à Collo mais Constantine est épargnée. Pressé d'en découdre avec Moulaï Hassen, Sultan de Tunis depuis 1526 à la suite du décès de son père Moulaï Mohamed, Kheïr Eddine s'empare de Tunis en 1535. Le sultanat vacille mais ne doit son salut qu'à l'intervention et au soutien de Charles Quint. C’est d’ailleurs pendant cette bataille, en 1535 donc, que Yahia El Fegoun, refugié à Tunis depuis le début de ce siècle et Imam de la mosquée Ezzitouna, fût tué par un fantassin espagnol alors qu'il priait dans sa mosquée . Dans leur retraite, Kheïr Eddine et son fidèle Lieutenant Hassen agha, eunuque et renégat sarde, trouvent refuge à Constantine. Tous les historiens s'accordent aujourd'hui pour situer l'entrée des Turcs dans Constantine entre 1520 et 1535. Une chose demeure certaine cependant, Kheïr Eddine nomme en 1536 Hassen agha gouverneur de Constantine.

babaaroujA cette date, Constantine quitte le giron Hafside de Tunis et bascule sous l'emprise ottomane jusqu'à la colonisation française. La prise de Constantine par les Turcs s'était elle faite sans heurt, était elle issue d'un compromis ou était-ce la conséquence somme toute naturelle de la prise de Tunis aussi brève soit elle en ce temps là. Beaucoup d'interrogations demeurent sur cet évènement clé de l'Histoire de la ville. On sait cependant que Hassen Agha, succédant à Kheïr Eddine au trône de Pacha d'Alger, proposa en 1541 à Amor El Ouazan, de son vrai nom Omar Ibn Mohamed Kammad Al Ansari, la fonction de Kadi de Constantine. Le titre de bey n'est pas encore évoqué à ce moment là.

Amor El Ouazan était un éminent savant des sciences religieuses et fût l'auteur de nombreux essais sur le Soufisme et d'un traité d'astronomie à propos de la position des étoiles. Il avait fait ses classes à la Grande Mosquée de Constantine. Personnalité de renom, Amor El Ouazan déclinera modestement l'offre du Pacha et c'est en fin de compte Kacem El Fegoun, fils de Yahia, qui sera nommé à sa place. El Ouazan décédera en juin 1558. Kacem et son frère Abdelkrim furent tous deux les disciples d'El Ouazan. Ils furent également imam de la Grande mosquée de Constantine. Kacem mourût d'une maladie foudroyante en 1558, un mois après El Ouazan. Abdelkrim que l'on présentera en détail un peu plus loin, sera le véritable initiateur de la renommée de sa famille.

A la fin de l'année 1567, la ville est victime de l'oppression des occupants Turcs. La population manifeste sa colère. Elle mandate une délégation menée par Abdelkrim El-Fegoun, frère de Kacem et jurisconsulte apprécié de tous, pour dénoncer auprès du Pacha d'Alger les mauvais agissements qu'elle endure de la part du gouverneur et de sa garnison. A son arrivée à Alger, la délégation est courtoisement reçue par le Pacha Mohamed Ben Salah. Elle lui expose les méfaits dont font preuve les Turcs puis se retire dans des quartiers qui lui ont été réservée. Sur ces entrefaites, Abdelkrim El Fegoun apprend que la population s'était entre temps soulevée depuis leur départ de Constantine et ayant mis à mal la garnison, elle avait fini par exécuter son gouverneur. Par crainte de se voir compromise, la délégation s'enfuit manu militari du Palais d'Alger sans se douter un seul instant qu'une telle attitude ne ferait que renforcer les soupçons du Pacha à son égard. Les soi-disant compères se font vite rattrapés par les gardes et sont mis aux arrêts. Le Pacha, dans sa clairvoyance, est du reste convaincu que ses hôtes n'ont rien à voir avec les évènements tragiques qui se déroulent à Constantine et décide de les libérer. Par contre, la répression n'en sera pas moins sanglante. Il y aura des morts et nombreux sont ceux parmi les révoltés qui se verront réduits en esclavage. Le Pacha d'Alger, Mohamed Ben Salah nommera Ramdan Bey Tchulak wali de Constantine, autrement dit gouverneur. Ce titre est encore la source de divergences parmi les historiens car certains considèrent qu'il s'agissait là du premier bey de Constantine. Les habitants, confortés dans leur situation de peuple opprimé, adresseront directement à la Porte de Constantinople un rapport sur leur condition sociale et sur les traitements terribles qu'ils eurent à subir de la part de la colonne expéditionnaire en provenance d'Alger. On ne sait si cette persévérance des habitants dans leur quête de justice et de liberté eut un effet sur les décisions que fut amené à prendre le Pacha de Constantinople, mais au lendemain de ces émeutes, le Pacha d'Alger fut démis de ses fonctions et remplacé par Ali El Euldj, plus connu sous le nom d'El Fartass, autrement dit le chauve. Plus tard, lors de sa campagne victorieuse contre le Sultan Moulaï Ahmed, Ali El Euldj laissera à Tunis en tant que gouverneur Ramdan Bey Tchulak, mais l'on ne connaît pas le nom de celui qui remplaça ce dernier à Constantine.

L'affrontement des clans

En cette fin de 16e siècle, les rivalités persistantes entre les familles Abd El Moumene et Lefgoun (nom usuel de El Fegoun) avaient vite fait de voir deux clans se constituer à Constantine. La famille Abd El Moumene fédérait les classes pauvres plutôt localisées dans le bas de la ville, près des gorges. Les classes nobles et aisées résidant dans les quartiers du haut, étaient quant à elles réunies autour des Lefgoun. Les légendes les plus extravagantes ont vite fait de circuler à propos des conditions dans lesquelles fût arrêté puis exécuté Abd El Moumene. Il n'en demeure pas moins que les rivalités entre ces deux familles ont fait que les Lefgoun avaient saisi l'opportunité de la présence ottomane pour se démarquer des Abd El Moumene, leurs éternels rivaux. Après la mort tragique de leur père Yahia durant le sac de Tunis par les troupes de Charles V, Abdelkrim et Kacem décident de retourner à Constantine. Kacem devint imam de la Grande Mosquée puis Kadi, quant à Abdelkrim également imam de cette même mosquée, il mit ses qualités de médiateur au service des Oulémas lors de la première révolte. A l'issue soit de la première révolte ou soit de la seconde, la Régence d'Alger destitua du titre de cheikh El Islam Abd El Moumene, instigateur des émeutes, au profit d'Abdelkrim El Fegoun, sans doute en récompense de ses initiatives diplomatiques. Les Lefgoun vont à partir de ce moment là, conserver ce titre pendant trois siècles, prenant soin d'une génération à l'autre de se consacrer essentiellement aux affaires religieuses et qu'en bien même ils se devaient de prendre part aux affaires politiques, ils surent habilement se tenir à l'écart de toute compromission.

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Le Cheikh el Islam

Meccac1S'il était un titre on ne peut plus prestigieux, ce fût bien celui de Cheikh El Islam. Au commencement du 16e siècle, vint s'établir à Constantine les Abd El Mounene, une famille de marabouts influents et renommés originaire de Saguiet El Hamar, région de Derâa au sud du Maroc. Les Abd El Moumene, soutenus par la tribu des Ouled Soula, avaient réussi à se faire accepter par toute une population et se virent au fils des ans auréolés d'un prestige grandissant. Les Sultans Hafside de Tunis, en récompense de leur influence et de leur dévouement, leur remis les titres de Cheikh El Islam et d'Emir Errakab. Ce titre, loin de n'être qu'honorifique, était accompagné de nombreux privilèges. Le Cheikh El Islam était gratifié de nombreuses terres et de biens immobiliers, et était exempté des corvées et de l'impôt. Ses proches et ses serviteurs bénéficiaient des mêmes avantages. Le Cheikh El Islam se voyait également confié la gestion des biens habous et l'administration de la Grande mosquée. Il disposait également du droit de percevoir des droits de taxe sur les marchandises entrant dans la ville: fruits et légumes, tapis et bois acheminés depuis l'Aurès etc.

leonbellyemirerrakabMais il est un droit au-delà duquel nul ne pouvait entraver l'exercice, pas même le Bey de la ville. Il s'agissait du droit d'immunité pour quiconque se refugiait dans sa demeure ou sous son burnous et ce quelque soit le crime ou le délit dont pouvait être accusé le fugitif. Le titre d'Emir Errakab consistait quant à lui à honorer de sa présence et de ses connaissances la caravane des pèlerins aux lieues saints de La Mecque. L'Emir Errakab était le maître absolu après Dieu et chacun lui devait respect et obéissance. La caravane réunissait des centaines de pèlerins venus de toute l'Algérie et s'ébranlait d'un seul tenant avec toute sa logistique sous les ordres du Cheikh Errakab. Dans toutes les régions que la caravane traversait, nul ne devait entraver sa marche mais bien contraire se devait de lui prêter assistance et lui faciliter le passage.

Coll. Musée d'Orsay, Paris

En l'absence de document, il n'a pas été possible de dater avec précision le moment à partir duquel Abdelkrim El Fegoun s'est vu honoré du titre de Cheikh El Islam et d'Emir Errakab. Par contre, les titres attribués à ses descendants ont été retrouvés et permettent de constater que les prérogatives accordées s'élargissaient au fil des ans et des générations. Etait-ce un gage de bonne volonté de la part de la Porte pour s'assurer du soutien de cette famille ? Nuls doutes que cela y contribua.